AutreMonde

Réflexions sur l'actualité de l'Education Nationale et... Commentaires divers et parfois développés (humeur, lectures, spectacles) .

29 juin 2009

BRAINJOGGING ...

Depuis qu’à la présidence du Sénat, Gérard Larcher a succédé à Christian Poncelet, les riverains du Luxembourg, dont j’ai l’immense et indiscutable avantage de faire partie, savent enfin à quelle heure les portes du Jardin s’ouvrent et se ferment. Sous Poncelet, l’aléatoire accompagnait l’imprécis. Les affichettes ‘‘informatives’’ apposées sur les grilles  prétendaient que l’accès aux lieux s’entendait ‘‘du coucher au lever du Soleil’’, audacieuse formule qui permettait de fait aux détenteurs des clés (le matin) et des sifflets (le soir) de régler l’affaire quelque part entre 7h30 et 8h45 selon les saisons pour l’ouverture, entre 16h30 et 20h45-21h pour la fermeture.

Cet été, c’est clair et net, enfin : 7h30-21h15. Foin d’astronomie. Merci, Gérard.

Nous verrons plus tard pour cet hiver.

Les footings matinaux – devenus depuis quelques années des Joggings, sans avoir guère changé de nature – sont occasion, pour les grégaires, de bavardages groupés, pour les solitaires, de réflexion divaguante… encore que désormais, rares soient les solitaires qui ne préfèrent pas à la pensée cadencée par le rythme de la course l’agression tympanisée de leur MP3. Triste époque.

Rétif au mélange de la technologie et de l’activité physique, quand je cours, je cours, et accessoirement, je réfléchis. Et je ressassais ce matin une conversation de dîner en ville datant de l’avant-veille qui m’avait vu traité – avec les formes, quand même – de ‘‘parasitisme social’’ pour être – et comment le nier ? -, retraité depuis maintenant cinq ans, scandaleusement payé ‘‘à ne rien foutre’’.

Le ‘‘gamin’’ d’une cinquantaine d’années qui m’agressait ainsi n’avait au fond pas tort. Certes, tant qu’à répondre à l’insulte par la provocation, j’ai fermement prétendu que, ex-membre de la copieuse tribu des ‘‘enseignants feignasses’’, on pouvait en réalité noter une amélioration de la situation puisque j’étais naguère mieux payé pour n’en pas faire davantage… Mais ce ne sont là que des mots.

Et ce matin, donc, alors que je trottinais tranquillement sous des frondaisons qui, par nécessité ici, invitent à un train de sénateur – ce qui est de moins en moins respecté par les générations montantes qui me doublent de plus en plus fréquemment, galopantes représentantes, hélas, incluses -  alors que je trottinais, donc, je n’en songeais pas moins. Et je songeais en particulier – je le livre bien volontiers à d’improbables décideurs politiques égarés jusque par ici -  qu’au lieu de me basculer directement dans une oisiveté mère de tous les vices et alimentée par un traitement certes affecté du coefficient 0,75 mais qu’on pouvait soupçonner de servir essentiellement à les entretenir,  il aurait pu être efficace pour le système éducatif, et tentant pour moi, de me proposer une vigoureuse extension de ce qui fut un temps, timidement, la modalité CPA (Cessation progressive d’activité).

Sachant qu’un agrégé délivre actuellement dans le second degré quinze heures d’enseignement par semaine, pourquoi ne pas lui offrir – et, bon prince, uniformément à toutes les catégories de titulaires, alignées là sur le régime le plus favorable - le maintien intégral de son traitement, mais avec des abattements de service à partir de soixante ans: 12h de 60 à 65 ans; 9h de 65 à 68 ans; 6h de 68 à 72 ans; 3h de 72 à 75 ans. Comme disait Pierre Etaix, qui en a 80 et qui vient enfin de récupérer les droits de ses propres films: Tant qu’on a la santé…. 

Je ne blague pas. Moyennant en amont une réforme du système éducatif digne de ce nom, instaurant dans des locaux à la hauteur de leur mission et de ses contraintes l’enthousiasme au travail de véritables équipes éducatives autonomes et responsables de leurs objectifs pédagogiques et de leurs méthodes, je suis persuadé qu’on lèverait une efficace armée de volontaires expérimentés et point trop égrotants.

De temps en temps, moi le premier, je me dis que, sous quelques conditions annexes, j'y retournerais volontiers ... On peut toujours rêver.

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24 juin 2009

La Vie Mentie

Roman de Michel Del Castillo

Fayard éd. – 22 euros 

J’ai oublié l’auteur du conseil qui m’a fait acheter  ce livre. Un article peut-être ?

Ce n’était pas un bon conseil !

J’avais dû lire au moins deux livres de Michel del Castillo (c’est peu, il est plutôt prolifique) : Tanguy (qui l’a sauf erreur fait connaître) et La Nuit du décret. Le premier était attachant et j’avais beaucoup aimé me semble-t-il le second. Il date de 1981. J’ai sans doute pas mal changé depuis. Ou lui. En tout cas, là, je n’ai pas accroché. Du tout.

Psychologie de bazar, m’a-t-il semblé, autour des interrogations morales et culpabilisées d’un trotskiste de mai 68 reconverti en cadre supérieur spécialisé dans le coaching et la com’ et qui se pose des questions existentielles de café du commerce autour de thèmes resucés dont il ne renouvelle aucun des aspects : mondialisation mal assumée, nausée boboïste, société du spectacle, hydre du mensonge généralisé, java des égoïsmes nantis, effacement des vraies valeurs, vanité des agitations sociales etc. , dans un mixte très appauvri de velléités houellebecquiennes et de recul beigbedérien

Guère passionnant. Pour dessiner ses interrogations hésitantes et ses balbutiements philosophiques sur des arrière-plans historiques, Del Castillo rebâtit une Espagne de pacotille, toute en mythes hautains et en tango cambré, accumulation convenue de ces fantasmes éculés qui glorifient la raideur orgueilleuse des pères (et ici, plutôt, des grands-pères) et dont la figure éminente, qui court du début à la fin du roman, est Miguel de Unamuno.

Notice du Robert (Édition 1975) : 

Philosophe, poète et dramaturge espagnol (Bilbao, 1864 – Salamanque, 1936). Déporté aux Canaries, puis exilé à Paris en raison de ses positions politiques (1924), il fut, à son retour en Espagne (1930), l’un des inspirateurs spirituels du régime républicain  dont il devait dénoncer  les erreurs avant de mourir.

Profondément individualiste, refusant toute étiquette et hostile à tout dogmatisme, il a exprimé une pensée inquiète, attentive à la réalité de l’homme concret, ‘‘ celui qui naît, souffre et meurt – meurt surtout […]’’, aussi bien dans ses essais  philosophiques (Vie de Don Quichotte et de Sancho Pança, 1905 ; Le sentiment tragique de la vie, 1912 ; L’Agonie du christianisme, 1925 ; etc.) que dans ses romans et conte (Paix dans la guerre, 1897 ; Brume, 1914 ; Trois nouvelles exemplaires, 1920), son théâtre (Phèdre) et ses poèmes (Le Christ de Vélasquez, 1920).

Sans jamais avoir imposé une doctrine, il exerça une profonde influence sur les milieux intellectuels espagnols.

Le seul intérêt des romans médiocres mais documentés, c’est éventuellement qu’ils fournissent des pistes de lecture. Je ne connaissais d’Unamuno que le nom. Il me reste, de l’apologie militante de Del Castillo, l’idée qu’il pourrait n ‘être pas superflu d’en lire un peu …

En tout cas il est là, Unamuno, statue du commandeur et référence inflexible autour de quoi inventer les ascendants du héros, cet accablé de réussite sociale et de mensonge généralisé au sein d’une société de l’argent-roi dont il cueille les fruits et soupçonne le néant en se bâtissant des antériorités aux exigences morales écrasantes, résumées par la figure de Véra, sa grand-mère, veuve inconsolée de Rafaël, élève préféré du Maître, qui ne se pardonne pas plus un moment de faiblesse qu’elle ne lui en fait grâce, qu’elle pousse et accompagne vers la torture et la mort pour qu’il s’en puisse laver . Ces héroïsmes épuisants me laissent toujours indécis.

Sinon ?

On ne croit guère, me semble-t-il, aux personnages et parfois, le roman de gare n’est pas loin. Les figures sont si stéréotypées qu’on ne peut ici ou là qu’en sourire ; un patron-à-l’esprit-fin-mais-à-la-sexualité-grasse, un ancien-camarade-ex-normalien-supérieur-ex-meneur-de-soixante-huit à la lucidité aiguisée et au talent fou, un gentil-homosexuel-infirmier-dévoué, etc. Fatigant.

L’intrigue se développe, on en suit les péripéties, mais les caractères qui la meublent sont trop  schématiques, on est plus proche du journalisme des idées reçues que de l’analyse psychologique : Salvador (le héros) mène brillamment le sauvetage médiatique d’une affaire mal embarquée de grands patrons lorrains cumulant délocalisation, plan social et gros bénéfices en même temps qu’il s’interroge sur son couple (qui cahote accompagné de libertés sexuelles extra-conjugales ‘‘d’époque’’ où l’on relève par exemple un amant de Madame beau-médecin-athlétique-et-bronzé comme dans Nous Deux) et sur sa lignée (son père, Gonzalo, dont il va tardivement découvrir qu’il a injustement méprisé la dimension humaine tant elle a été écrasée par les figures immenses de Véra et de Rafaël), tout ça pour larguer in fine les amarres et partir rechercher, dans une Espagne de recours, loin des bruits du modernisme et des sonorités creuses des vacuités parisiennes, quelqu’improbable rédemption…

Je reprends une idée esquissée en commençant : c’est au fond du Houellebecq en Bibliothèque Rose… L’affaire sera vite oubliée. Reste éventuellement à faire ce que j’ai dit : aller voir un peu du Miguel de Unamuno dans le texte.

   

Posté par Sejan à 12:20 - Etudes / Essais - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

22 juin 2009

Bac (Général) de philo 2009 …..

Marronnier usuel, voici donc revenu le temps de l’épreuve de Philosophie du (des !) Baccalauréat(s). Chaque année prévenu par les bruissements médiatiques, il ne reste qu’a réveiller un petit reste personnel de curiosité scolaire et à aller voir.

J’ai « repiqué » les sujets sur le site de Philosophie Magazine qui présente l’avantage sur d’autres de fournir, aussi, les textes qui ont été proposés au commentaire.

Ce qui donne (complété chaque fois d’un embryon d’esquisse personnelle…) :

< Section Littéraire >

Sujet de dissertation numéro 1 :

L'objectivité de l'histoire suppose-t-elle l'impartialité de l'historien ?

On  avait déjà, à 13h30, la réponse lapidaire de Patrice Gélinet sur France-Inter, en ouverture de son émission ‘2000 ans d’Histoire’ : OUI !

Ferme, mais bref !

Sinon ?

Je suis étonné que cette ‘histoire’ soit sans ‘H’. Car on y parle d’historien, et non pas de conteur. Admettons.

Mais justement, ce dernier, avec article défini (l’historien) est-il vraiment unique ou, générique, cache-t-il une multiplicité ? Car s’il est vrai qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, il ne saurait être moins vrai qu’un historien ne fait pas l’Histoire.

Le latin disait : ‘Testis unus, testis nullus’ (Un seul témoin, pas de témoin)

Tout, plus ou moins, est là.

L’impartialité étant un horizon individuellement inatteignable, l’objectivité de l’Histoire ne se peut construire qu’à partir des recoupements à effectuer entre les thèses et les présentations de ses historiens nécessairement partiaux. Etc.

Cela pourrait faire un point de départ ….

Sujet de dissertation numéro 2 :

Le langage trahit-il la pensée ?

On peut se demander qui pourrait se passer de qui. Peut-on installer un langage sans pensée ? La réponse semble d’évidence ‘non’. Peut-on assurer une pensée sans langage ? Probablement encore ‘non’ en termes de pensée argumentative, structurée. Car en termes d’usage courant, on peut ‘penser à quelqu’un ou à quelque chose’ en dehors de toute formulation langagière.

Pour le thème posé, l’énoncé d’ailleurs présuppose une pensée antérieure au langage puisque si celui-ci court le risque de la trahir, c’est qu’il s’efforçait d’abord de la traduire.

Mais on peut aussi le comprendre, cet énoncé, en un autre sens et le langage alors ‘trahirait’ la pensée parce qu’il la ‘dévoilerait’ au contraire, là où elle souhaitait rester secrète.

De ces axes de travail, c’est assurément celui d’un langage ‘appauvrissant’ confronté à l’exigence de porter une pensée ‘complexe’ dont on attend le plus grand développement, avec ce paradoxe constant qu’il la construit pourtant, ce langage,  en l’énonçant et qu’elle n’a le choix, cette pensée, qu’entre ne pas être, parce que non énoncée, et être autre, dès lors qu’énoncée, transformée par son accouchement. Etc.

Oui, quelque chose comme ça …

Commentaire de texte :

Texte de Schopenhauer (Arthur ;  1788-1860) sur le bonheur et le désir (extrait du Monde comme volonté et représentation).

« La satisfaction, le bonheur, comme l'appellent les hommes, n'est au propre et dans son essence rien que de négatif , en elle, rien de positif. Il n'y a pas de satisfaction qui, d'elle-même et comme de son propre mouvement, vienne à nous , il faut qu'elle soit la satisfaction d'un désir. Le désir, en effet, la privation, est la condition préliminaire de toute jouissance. Or, avec la satisfaction cesse le désir, et par conséquent la jouissance aussi. Donc la satisfaction, le contentement, ne sauraient être qu'une délivrance à l'égard d'une douleur, d'un besoin , sous ce nom, il ne faut pas entendre en effet seulement la souffrance effective, visible, mais toute espèce de désir qui, par son importunité, trouble notre repos, et même cet ennui qui tue, qui nous fait de l'existence un fardeau. Maintenant, c'est une entreprise difficile d'obtenir, de conquérir un bien quelconque , pas d'objet qui ne soit séparé de nous par des difficultés, des travaux sans fin , Sur la route, à chaque pas, surgissent des obstacles. Et la conquête une fois faite, l'objet atteint, qu'a-t-on gagné ? Rien assurément, que de s'être délivré de quelque souffrance, de quelque désir, d'être revenu à l'état où l'on se trouvait avant l'apparition de ce désir. Le fait immédiat pour nous, c'est le besoin tout seul, c'est-à-dire la douleur. Pour la satisfaction et la jouissance, nous ne pouvons les connaître qu'indirectement : il nous faut faire appel au souvenir de la souffrance, de la privation passées, qu'elles ont chassées tout d'abord. Voilà pourquoi les biens, les avantages qui sont actuellement en notre possession, nous n'en avons pas une vraie conscience, nous ne les apprécions pas , il nous semble qu'il n'en pouvait être autrement , et en effet, tout le bonheur qu'ils nous donnent, c'est d'écarter de nous certaines souffrances. Il faut les perdre, pour en sentir le prix , le manque, la privation, la douleur, voilà la chose positive, et qui sans intermédiaire s'offre à nous. »

C’est un texte assez banal. Il y a justement dans le numéro du Point de la semaine huit pages sur ‘Les secrets du bonheur’ où le candidat aurait pu puiser, avec en particulier deux colonnes de Michel Onfray (qui le plus souvent – mais c’est un ‘a priori’ - m’agace) qui recoupent tout à fait dans leurs définitions le point de vue de Schopenhauer, ce qui n’a rien d’étonnant.

Pour le reste …

Le texte proposé est malgré tout assez restrictif et recoupe un ‘le bonheur comme absence d’emmerdements’ qui – bien qu’axe essentiel d’une satisfaction de type végétatif - néglige sans doute trop le sentiment de plénitude que donne la simple prise de conscience du fait qu’on est vivant et  les jubilations qu’on tire de l’exercice de la pensée.

La phrase d’introduction : ‘La satisfaction, le bonheur, comme l'appellent les hommes, n'est au propre et dans son essence rien que de négatif , en elle, rien de positif’ montre en elle-même les limites de l’attaque, le bonheur n’étant qu’une satisfaction dont il est  immédiatement posé qu’il faut qu'elle soit la satisfaction d'un désir. Ce bonheur archétypiquement post-prandial ou post-coïtal est quand même assez loin d’épuiser la notion.

Etc

< Section Scientifique>

Sujet de dissertation numéro 1 :

Est-il absurde de désirer l'impossible ?

On n’échappe pas dans un sujet ainsi posé à la nécessité de redéfinir ‘absurde’ et ‘impossible’… et d’en tirer les conséquences. L’absurde, qui ne va pas jusqu’au dénué de sens (le texte n’a pas dit insensé) est étymologiquement du côté du discordant, du saugrenu (c’est l’absurdus latin). Associé au désir , qui recouvre tous les excès et renvoie à toutes les passions, l’absurde n’est guère un obstacle au souhait de l’impossible qui d’ailleurs, comme chacun sait, n’est pas français !

Que serait le désir, s’il s’en tenait au seul champ du réalisable ? L’inaccessibilité n’est pas un obstacle à l’attente, Tantale en savait quelque chose, qui ne cessa de désirer cette eau qui le fuyait toujours, ces fruits qui ne cessaient de lui échapper … On sait assez, sur ce thème de la fuite, le comique involontaire et scabreux de Corneille: Et le désir s’accroît quand l’effet se recule… Evidemment, cela passe mieux à l’oral.

Et pour cela même (la nécessité d’en passer par l’énonciation), me revient une histoire plaisante que rapportait l’autre jour Francis Marmande dans sa chronique du Monde, d’une dame arrivant fort énervée chez son notaire : ‘Monsieur, je viens ici tirer les choses au clair’, et qui s’entend répondre : ‘Ah ? Désolé, Madame, il n’est pas là,  je viens de l’envoyer en  courses’.. Mais je crois que je sors du sujet …

Pour y revenir, et parce que désirer construit, désirer l’impossible n’est pas absurde quand cela  ouvre la porte au rêve, à l’imagination, mais peut se retrouver fou quand c’est le rêve d’Icare, ou celui de Frankenstein.

Les infos de France-Inter ce matin évoquaient une esquisse de commentaire de Jack Lang publiée dans la presse , à propos de ce ‘magnifique’ sujet (avec Jack Lang presque tout est ‘magnifique’). Le grand homme aurait déclaré en substance: ‘‘Oui, il faut désirer l’impossible, voyez le rêve de l’Amérique et l’impossible élection d’un noir réalisée, etc.’’

Il est là assez dans la ligne de mon dernier paragraphe, à ceci près qu’on se retrouve avec les problèmes de définition d’un impossible qui devient, chez Lang, relatif, un impossible qui est un  ‘‘que l’on pense (ou pensait) impossible’’, et non un impossible absolu. C’est un impossible de sportif, un désir d’exploit impossible, et qui n’envisage de fait qu’un impossible accessible : autrefois, sauter plus de 8 mètres en longueur, et aujourd’hui cette barre amplement franchie, plus de 9. Mais le désir de sauter un jour plus de 50m en longueur, qui est un impossible absolu, n’est le désir de personne, parce qu’il s’agirait d’une absurdité cette fois totale.

Etc.

On peut s’amuser à broder … et je n’ai pas été très sérieux tout du long !


Sujet de dissertation numéro 2 :

Y a-t-il des questions auxquelles aucune science ne répond ?

Curieux de dire : aucune science. Pourquoi ce choix et non : … auxquels la  science (la Science ?) ne répond pas ?

Certes, il en est des dures, il en est des molles, et  les auteurs du sujet ont bien sûr renvoyé là implicitement à  tous les aspects et surtout outils des sciences actuelles en leurs multiples spécialisations.

Le sujet est un peu curieux malgré tout tant il est dans le domaine de la psychologie, et/ou des sentiments, sans aller même à la métaphysique, de questions sans réponse. Certes – France-Inter, encore – une émission comme celle de Noëlle Breham du dimanche soir (19h30) : Maman les petits bateaux, qui convoque des scientifiques de haute volée pour répondre à des interrogations enfantines sur la couleur du ciel, les pluies de grenouilles, les phénomènes de tourbillon quand le lavabo se vide et autres questionnements du même tonneau tournent sympathiquement autour du problème, mais enfin, quelle science prendra en charge « Pourquoi maman ne m’aime-t-elle pas ? » . La psychanalyse ? La psychanalyse, si tant est qu’on démontre qu’elle n’est pas une foutaise, n’est pas une science.

Oui, bien sûr, le monde est plein de questions auxquelles aucune science ne répond.

Peut-être s’agissait-il ici d’attendre une réflexion de bon sens sur  le fait que les non-réponses ne sont pas dans nombre de domaines définitives et que la science évoluant, le champ des réponses s’élargit.

Mouais.  Comme disait Jacques Chancel aux beaux jours de Radioscopie : ‘‘Et Dieu dans tout ça ?’’ . De toute façon, quand on prend ce détour, le scientifique finit par baisser les bras, et il n’a plus guère le choix qu’entre le Credo quia absurdum (Je crois parce que c’est absurde) de Saint Augustin et les aimables jongleries du pari de Pascal (qui n’ont sauf erreur jamais converti personne).

Au bout du compte un sujet, me semblerait-il, médiocrement intéressant. Façon peut-être de vérifier que le candidat sait enfiler les banalités et les brèves de comptoir …

Commentaire de texte :

Un  ‘‘Tocqueville’’ (Alexis de ; 1805-1859) sur l'articulation entre intérêt particulier et général (tiré de De la démocratie en Amérique).

« Les affaires générales d'un pays n'occupent que les principaux citoyens. Ceux-là ne se rassemblent que de loin en loin dans les mêmes lieux; et, comme il arrive souvent qu'ensuite ils se perdent de vue, il ne s'établit pas entre eux de liens durables. Mais, quand il s'agit de faire régler les affaires particulières d'un canton par les hommes qui l'habitent, les mêmes individus sont toujours en contact, et ils sont en quelque sorte forcés de se connaître et de se complaire.

On tire difficilement un homme de lui-même pour l'intéresser à la destinée de tout l'État, parce qu'il comprend mal l'influence que la destinée de l'État peut exercer sur son sort. Mais faut-il faire passer un chemin au bout de son domaine, il verra d'un premier coup d'oeil qu'il se rencontre un rapport entre cette petite affaire publique et ses plus grandes affaires privées, et il découvrira, sans qu'on le lui montre, le lien étroit qui unit ici l'intérêt particulier à l'intérêt général.

C'est donc en chargeant les citoyens de l'administration des petites affaires, bien plus qu'en leur livrant le gouvernement des grandes, qu'on les intéresse au bien public et qu'on leur fait voir le besoin qu'ils ont sans cesse les uns des autres pour le produire.

On peut, par une action d'éclat, captiver tout à coup la faveur d'un peuple; mais, pour gagner l'amour et le respect de la population qui vous entoure, il faut une longue succession de petits services rendus, de bons offices obscurs, une habitude constante de bienveillance et une représentation bien établie de désintéressement.

Les libertés locales, qui font qu'un grand nombre de citoyens mettent du prix à l'affection de leurs voisins et de leurs proches, ramènent donc sans cesse les hommes les uns vers les autres, en dépit des instincts qui les séparent, et les forcent à s'entraider. »

Un petit texte qui relève du constat et n’est pas dépourvu de bon sens, tout en s’inscrivant sans le dire en critique du ‘suffrage universel’ et en éloge du ‘principe de subsidiarité’. Débattre de ces deux notions à partir de cet extrait de Tocqueville pouvait être une bonne piste.

Il n’y a rien, quoi qu’il en soit, dans ce petit discours, que de banal, dans une forme suffisamment explicite pour qu’on ne sente guère la nécessité d’outre mesure disséquer. Mais les thèmes du débat moderne sont en place. Tout en lisant peut-être que la démocratie qui y est défendue est assez athénienne, c’est celle du local, de la cité limitée à ses murs.

La description liminaire et succincte faite de la gestion des ‘affaires générales’ par ‘les principaux citoyens’ inscrit celle-ci dans une distance peu propice à l’implication et qui peut être utilisée pour souligner que dès lors, c’est moins le souci des questions traitées que les satisfactions que procurent les responsabilités exercées qui sont aux sources des comportements. Une porte entr’ouverte sur la recherche du pouvoir pour le pouvoir ?

La vision de Tocqueville sur ‘‘l’administration des petites affaires’’ est par ailleurs un peu saupoudrée d’optimisme (Pourquoi pas relire Gabriel Chevallier et son Clochemerle ?) et le souci de l’autre déduit de la nécessité de s’entraider, assurément d’autant plus sensible que le danger menace, n’est malgré tout pas une constante des querelles de voisinage !

Commenter ce morceau tocquevillien, ce sera peut-être accumuler les anecdotes puisées tantôt dans l’Histoire (la Grande, où l’on trouve malgré tout quelques Cincinnatus), tantôt dans l’autre, la petite, celle de la rubrique des faits divers.

La leçon globale reste assez claire et pour reprendre ce par quoi j’ai commencé, elle souligne les vertus du principe de subsidiarité, c’est à dire de la délégation de pouvoir au niveau exact où il est le plus à même d’être exercé efficacement, sans peut-être assez explicitement souligner que l’atomisation des problèmes et, du coup, l’investissement du citoyen en termes de proximité, n’a de sens que si d’autres instances plus larges sont en mesure d’assurer coordination et cohérence de l’ensemble. À toute étape et par emboîtement, la décision locale doit se préoccuper des décisions locales de même niveau dont la juxtaposition trop anarchique pourrait devenir contraire à l’intérêt du niveau supérieur. Les bonnes décisions de quartier font-elles une démarche de canton ? Les bonnes démarches de canton font-elles une démarche d’arrondissement ? Les bonnes démarches d’arrondissement font-elles une démarche de département ? Etc.

Il y avait matière à discuter.

Jusques à lire aussi, entre les lignes : ‘‘Aide-toi, le ciel t’aidera’’

Pourquoi pas ?

< Section Économique et Sociale>

Sujet de dissertation numéro 1 :

Que gagne-t-on à échanger ?

Diable ! Mais à  échanger…  quoi ? On peut échanger des biens, des insultes, des coups, des caresses, des mails, des idées, des billets doux, des regards, des signes, des poignées de main, de bonnes adresses, des numéros de téléphone et même des partenaires sexuels, etc.

Il est assez clair que l’objet de l’échange joue un rôle non négligeable dans l’intérêt de celui-ci ! Bien entendu, ‘‘Section Économique et Sociale’’ oblige, le sujet est sans doute pensé en référence  à un échange qui serait ‘‘libre’’, et nous voilà au ‘‘Libre échange’’.

Les candidats dérouleront, s’ils savent leurs leçons, leur cours.

Et ce sera assez ennuyeux.

Retenir comme cadre de discussion ‘‘l’échange d’idées’’ serait sans doute plus intéressant,  avec même un renvoi possible au sujet n°2 des littéraires sur le langage traître à la pensée, et donc les dangers  de la communication liés aux malentendus qu’elle peut engendrer, en allant – l’exemple j’en conviens est biaisé – chercher  dans son cours d’histoire (d’Histoire !) Bismarck, la dépêche d’Ems et le déclenchement de la guerre de 1870.

De fait, le sujet est parfaitement immense derrière l’immensité de ce qu’on peut échanger. Chacun selon son humeur pourra s’y amuser. La copie attendue risque, je le crains, de n’avoir droit qu’au triste créneau des économistes et à des discussions autour d’Adam Smith  (1723-1790) et alii….

À moins qu’on ne compte sur des correcteurs de philosophie enjoués, ouverts et facétieux à qui soumettre des pirouettes. Pourquoi pas ?

Sujet de dissertation numéro 2 :

Le développement technique transforme-t-il les hommes ?

On voit difficilement comment répondre ‘‘non’’, tant on aura d’exemples disponibles montrant l’évolution des mœurs et des coutumes  liée aux progrès technologiques en finissant – on s’y engouffrera – par l’Internet et le téléphone cellulaire (mobile). Toutefois, il y a là une dimension humaine qui n’est pas tout l’homme et il demeurera l’axe de réflexion possible des sentiments et des pulsions dont il n’est guère évident que la technique les ait tant que cela modifiés, hors leurs éventuelles modalités d’accomplissement. On tue différemment par amour selon les époques, mais on tue toujours par amour. Etc.

Là aussi, la rubrique des faits divers peut être largement exploitée.

La dissertation du candidat pourrait ne guère avoir à  jongler qu’autour du sens et de l’objet de cette idée de transformation (de forme, de comportement, ou de fond ?) dans l’alternance rituelle ‘‘d’un côté oui, mais d’un côté non’’.

En fait et le distinguo posé, le sujet ne me semble pas haletant. On peut jouer avec des exemples (et des contre-exemples).

Commentaire de texte :

Un extrait de l'Essai sur l'entendement humain de Locke (John ; 1632-1704) portant sur l'existence des principes moraux universels (la Justice et le respect des lois).

« Quant à savoir s'il existe le moindre principe moral qui fasse l'accord de tous, j'en appelle à toute personne un tant soit peu versée dans l'histoire de l'humanité, qui ait jeté un regard plus loin que le bout de son nez. Où trouve-t-on cette vérité pratique universellement acceptée sans doute ni problème aucuns, comme devrait l'être une vérité innée ?

La justice et le respect des contrats semblent faire l'accord du plus grand nombre ; c'est un principe qui, pense-t-on, pénètre jusque dans les repaires de brigands, et dans les bandes des plus grands malfaiteurs ; et ceux qui sont allés le plus loin dans l'abandon de leur humanité respectent la fidélité et la justice entre eux.

Je reconnais que les hors-la-loi eux-mêmes les respectent entre eux ; mais ces règles ne sont pas respectées comme des Lois de Nature innées : elles sont appliquées comme des règles utiles dans leur communauté ; et on ne peut concevoir que celui qui agit correctement avec ses complices mais pille et assassine en même temps le premier honnête homme venu, embrasse la justice comme un principe pratique.

La Justice et la Vérité sont les liens élémentaires de toute société : même les hors-la-loi et les voleurs, qui ont par ailleurs rompu avec le monde, doivent donc garder entre eux la fidélité et les règles de l'équité, sans quoi ils ne pourraient rester ensemble.

Mais qui soutiendrait que ceux qui vivent de fraude et de rapine ont des principes innés de vérité et de justice, qu'ils acceptent et reconnaissent?»

Les élèves auront appris (ou pas) que dans l’Essai dont on leur fournit un extrait, l’empiriste Locke a essentiellement critiqué l’innéisme de Descartes.  Ceci leur permettait (ou pas) de bondir sur la référence qu’il contient à des Lois de Nature innées pour caser  (ou pas) un petit morceau d’acquis en guise de cadre de commentaire.

Sinon, le texte est assez plan-plan : on regarde l’Histoire et autour de soi, et on constate que ce n’est pas en tant que principes moraux universels que s’installent des concepts comme la Justice et la Vérité, mais parce que le bon fonctionnement des micro-sociétés dans lesquelles on inscrit son parcours personnels en manifeste la nécessité.

On respecte donc ces principes « localement », dans le contexte de son intérêt immédiat, mais on n’en tient aucun compte (exemple du brigandage) lorsque les bafouer en compagnie de ses pairs  s’inscrit dans des modes de comportement qui concourent à l’intérêt du groupe qu’on forme avec eux.

Il y a là une lecture désabusée des attitudes morales qui n’est pas sans convergences avec le texte de Schopenhauer proposé en section Littéraire.

On attendra, je présume, que le candidat commente un peu les limites de cette présentation d’une morale d’entraînement très réductrice, avec  des ouvertures sur l’existence de comportements de rupture (on sort de la morale du groupe au nom de principes qui lui sont supérieurs)  ou de prises de conscience au moins de la transgression d’un absolu dans le comportement tribal ou clanique  (Camus : Entre la Justice et sa mère, choisir sa mère …).

Sur l’argumentation de Locke, le respect au sein du groupe de principes violés dans des conflits inter-groupes ne prouve pas que ces principes soient ignorés comme universels. C’est leur respect qui est fortement « localisé ». Je peux très bien trouver mon comportement parfaitement inique et l’assumer parce que j’y trouve mon intérêt. Ce n’est que le travers de ces conseils dont on n’est pas avare mais qu’on se garde de suivre. La difficulté de leur application, qui nous décourage, n’enlève rien à leurs vertus dont on reste conscient. Etc.

Allons, je m’en tiens là. Ce n’est qu’un survol dilettante et l’occasion annuelle de s’interroger sur l’opportunité d’une épreuve (la dissertation ou le commentaire philosophique) qui semble bien en porte-à-faux quand on pense qu’on impose quatre heures de sueur et d’angoisse à des gamins qui ne savent en gros rien, sinon les broutilles glanées en cours et ce sur des thèmes de réflexion qui au choix  se déblaient en un quart d’heure ou peuvent donner lieu, sans en être significativement approfondis, à une thèse d’État à base de compilation obstinée.

Mais je caricature peut-être et peut-être, quoi qu’il en soit de mes impressions (sinon expériences) désolées, ouvre-t-on là, dans le recueillement des salles d’examen, un espace réel de questionnement personnel approfondi et autonome… C’est probablement l’attente toujours renouvelée des professeurs de philosophie. Parviennent-ils à y tendre dans un dialogue de classe  dont je perds peu à peu le souvenir mais dont ceux qui me demeurent m’accablent encore ? Et qu’en reste-t-il, copies en main ?

Philo-du-Bac …. À l’année prochaine, ou pour parler comme les élèves, ‘‘à la chainepro’’

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19 juin 2009

Richard Ford – Ecrivain américain …

Un week-end dans le Michigan (Points n° 96)

Indépendance (Points n° 429 – Prix Pulitzer)

Il y a des écrivains. Et puis il y a des écrivains-américains. Richard Ford est indiscutablement du second lot. On m’a, il y a quelques mois, recommandé de m’y lancer… La pression était amicale. J’ai lu.

Impression ambivalente.

Je ne saurais nier que je me suis pas mal ennuyé ou plutôt, ce qui n’est pas exactement la même chose, que j’ai trouvé Richard Ford ennuyeux.

Mais je ne saurais davantage nier que, les deux romans cités constituant les deux premiers tiers d’une trilogie dont le troisième vient de paraître (L’État des lieux), je vais certainement achever le périple et aller lire ce petit dernier.

Alors ?

Mystère ?

De quoi s’agit-il ? De l’épopée médiocre, semble-t-il, de Frank Bascombe, d’abord journaliste sportif (Un week-end dans le Michigan – 1988) encombré d’un passé aux échecs matrimoniaux et autres sans grande originalité et qui avance à l’aveuglette vers un avenir désolant, dans une Amérique peuplée de motels, de noms de rues et de préjugés racistes plus ou moins explicités, pour se retrouver huit ans plus tard (Indépendance – 1996) agent immobilier, enrichi du nombre attendu d’échecs supplémentaires, empêtré dans des culpabilités complémentaires d’ex-mari déboussolé, de père non pas indigne, mais fort peu efficace face au délabrement psychologique d’un fils adolescent (et aboyeur, souvenir d’un animal de compagnie prématurément disparu) et d’amant aléatoire, épisodique, immature et élucubrant (on peut aussi dire : phraseur et ajouter que les partenaires ne sont pas plus reluisantes). L’Amérique est toujours peuplée de motels, de noms de rue (également, ma foi, de  très nombreux noms d’autoroute), de préjugés racistes et, il faut bien l’avouer, de cons. 

On y navigue au milieu d’une improbable saga de vente de biens et à la recherche de hauts lieux de la culture américaine, essentiellement assise sur le Base-Ball, le Basket-Ball, leurs héros et leurs musées (de Hall of  Fame en Hall of Fame).

Pourquoi ces déplorables errances ne m’ont-elles pas découragé d’aller plus loin dans la lecture ?  Pourquoi le tome II a-t-il quoi qu’il en soit succédé au tome I sur la table de chevet, et pourquoi suis-je en train d’envisager le tomme III ? Je le redis : mystère !

Mystère, ou bien tout bêtement, phénomène thérapeutique : une lecture embrouillée, par à-coups lénifiante, la description d’une litanie de ratages et d’hésitations absurdes, le spectacle d’une existence encore plus sottement dépourvue d’aspérités enrichissantes que la sienne propre, la description d’un spécimen d’adulte engagé dans des dispositifs « foireux » auprès desquels on se prendrait à penser qu’on a bien mené sa barque alors qu’on se croyait irrémédiablement médiocre, la vision d’une Amérique infantile erratiquement parcourue par des crétins, semée de petits malfrats, peuplée de demi-ratés, rongée par le racisme, décérébrée par les républicains (Reagan, puis Bush sont en fond d’écran) et pourrie par l’automobile, la construction enfin d’un monde où nos petitesses se fondent si bien en s’y retrouvant hypertrophiées à la charge des autres que, lisant cela sur son balcon, aux doux bruits de la circulation parisienne, provisoirement épargné par les agressions à main armée, l’effondrement de toutes ses affections, la déroute de tous ses espoirs et l’imbécillité sans fond de tous ses interlocuteurs, on se réconcilierait presque avec soi-même. 

Il est des lectures qui emportent parce qu’elles rendent plus intelligent. Il en est qui retiennent, faut-il croire, parce qu’elles manifestent que certains le sont beaucoup moins !

Le vocable est obligé, tant il s’impose et le général De Gaulle l’affirmait : Les américains sont grands, forts et cons.

Richard Ford nous le distille.

Peut-être y a-t-il là le ressort d’une lecture prolongée au-delà de l’ennui de surface.

Je n’avais pris aucune note au fil des 491 (Un week-end dans le Michigan) plus 587 (Indépendance) soit 1078 pages. Hors les impressions d’humeur qui précèdent, c’est un peu léger pour aller plus loin dans la critique.

Qu’importe, puisqu’ayant dit,  je file acheter L’État des lieux.

Je vais me réconforter encore un peu plus. J’y compte !

 

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15 juin 2009

Le Lièvre de Patagonie

Mémoires – Claude Lanzmann.

(Gallimard) - Reprise Compte rendu publié sur 'Mémoire-de-la-Littérature'

Drôle d’aventure que la lecture de ce pavé (546 pages, sans compter l’index des noms propres cités, pas moins de  598, d’Adamov, Arthur à Zweig, Stefan, au point qu’on est tout étonné de ne pas y trouver le sien …). Quand il s’agir d’écrire la vie, sûr qu’il est un peu là, Lanzmann !

L’amplitude anecdotique du propos est assez stupéfiante, et il y a cent vies dans celle-ci. Mais la plongée mémorielle – sauf pour la partie relative à l’élaboration et au tournage de Shoah, béance offerte à la modestie dans un océan de gloriole – est assez épuisante de vantardises multiples, comme si ce qui ressemble souvent à une accumulation de propos journalistiques était la reconstruction tartarinesque d’un parcours bien décidé à se relire en mythe. La litote est un art inconnu de Lanzmann. Il ne vit que d’excès, ne côtoie que des géants, ne franchit que des gouffres et n’accomplit que des exploits. À cette aune, les deux ou trois (tout au plus) occasions d’humilité qu’il s’accorde laissent le lecteur, témoin probable, se dit-il étonné, d’une phase de rédaction dépressive, passablement inquiet. Mais ça ne dure pas. Le héros rebondit, tel qu’en lui-même enfin l’autosatisfaction l’enfle.

Le bouquin, par la profusion de détails qu’il fournit sur des moments clés de l’histoire française (enfin, pour beaucoup, germano-pratine) des soixante dernières années du siècle écoulé, sans compter la partie dense, riche, consacrée à Shoah, dans une suspension alors  de la rodomontade qui renforce l’impact du récit, le bouquin donc, par la venue au-devant de la scène de tant d’acteurs qui furent les figures de proue de leur propre modernité et de la nôtre, qu’ils bâtirent, et que l’on voit, là, du côté du familier, de l’intime, de l’envers du spectacle, n’en est pas moins, toutes dents agacées (ou non, chacun sa sensibilité)  passionnant.

J’avais pris, à la lecture, énormément de notes : trop.

Comment synthétiser un tel capharnaüm ? À les re-feuilleter, j’y retrouve de tout et j’y perds mon latin.

Ici ou là, un terme ou une allusion pédante, histoire de rappeler qu’on a fait sa khâgne : cénesthésie (Larousse : Physiologie : Impression globale résultant de l’ensemble des sensations internes), dans la phrase (à méditer !) «  Je n’ai pas de cou. Je me suis souvent demandé, dans une nocturne cénesthésie anticipatrice du pire, où le couperet, pour m’étêter proprement, devrait s’abattre ». Avec  ça Lanzmann affirme qu’il a dicté son texte. Ben voyons ! Ça sent à l’évidence son langage parlé, ça …

Plus loin arrive apagogique: « C’est sur le ‘Duelo a garrotazos’ [Un tableau de Goya qu’il a présenté par ailleurs et commenté de façon tout à fait convaincante] que j’avais apagogiquement envisagé d’inscrire le générique de début de mon film ‘Tsahal’… » . Mouais. Un raisonnement apagogique est un raisonnement « par l’absurde ». On jugera…

Acceptons irénique, peut-être plus fréquent (l’irénisme, au delà de son acception précise : ‘Attitude de charité et de compréhension adoptée entre chrétiens de confessions différentes pour étudier les problèmes qui les séparent’ (Larousse), ce n’est jamais que le culte du compromis pacificateur), mais que penser  de nitescence (qui signifie : lueur, clarté !) dans « la maléfique nitescence du Graal hégélien » à propos du vol (qui tourne mal) dans les rayonnages de la librairie des Presses Universitaires de France, aujourd’hui remplacée par un hideux magasin de fringues,  place de la Sorbonne, d’un ouvrage de Hegel, en l’occurrence Genèse et Structure de la Phénoménologie de l’esprit. On peut faire plus simple.

Un autre ? Allez, un autre : stichomythique

« Il nous arriva (…) de  passer une nuit entière dans une cellule du commissariat de la place Saint-Sulpice, nous récitant l’un l’autre stichomythiquement  (…) des strophes alternées ». Le passage atteint d’ailleurs des sommets, car ces prouesses poétiques en viennent à embuer d’émotion , au petit matin, les yeux las et humains de [leurs] gardes. Comment survivre à de tels ridicules ? Quant à la stichomythie, c’est, dans la tragédie antique, la technique du dialogue vers pour vers. En quelque sorte, ici, on ne dit que ceci, que les jeunes gens concernés récitent alternativement des strophes ; et la lanzmannienne formule n’est qu’une redondance inutilement pédante.

Peut-être y a-t-il un besoin éperdu de reconnaissance, derrière les vantardises et le pédantisme, mais alors, comme la frustration à compenser d’un second couteau. J’y ai pensé à partir de ce passage :

« Bref, j’arrangeai les affaires de Simone [Signoret] autant que je le pus (…). Elle en conçut pour moi de l’amitié, je devins sa plume favorite. »

Un passage qui se prolonge dans ce qu’on pourrait déchiffrer comme une amertume rentrée, tant il a côtoyé - et pour le public, dans l’ombre - de vedettes : « Je les ai toutes et tous vus, et traités, et je puis dire sans vanité [ah ! le ‘sans vanité’ des modestes professionnels…] que j’ai fait faire à la carrière  de certains un saut qualitatif. Bardot (…), Moreau (…), Ava Gardner (…), Richard Burton et Liz Taylor [et vingt comme ça derrière pour arriver à :] j’en passe, j’en passe… » Peuchère !!!

On ne saurait épuiser, sans l’être, les occasions de s’esbaudir d’un texte aussi proliférant que parfois, fantaisiste….

Pour en rester aux sourires, des naïvetés étonnent.

On est en 1943. Il a recruté une certaine Hélène Hoffnung et transporte avec elle – faits de résistance dont je ne conteste en rien le danger ni ne mégote sur leur indiscutable courage – de coupables (pour l’occupant) valises. Il faut contourner le problème des patrouilles : « … Hélène m’enveloppait d’un regard énamouré, m’étreignait, m’embrassait à pleine bouche (…) Chaque rencontre d’une patrouille, chaque mouvement suspect était l’occasion d’un baiser, plus ou moins fouillé selon le degré d’alerte (…) alors que rien de sexuel n’exista jamais entre nous. » Belle austérité patriotique et qui m’a soudain semblé mal coïncider avec les dix-huit ans des héros. 

Ou ceci…

Il a rencontré Judith Magre. Ils ont alors vingt ans. « Nous vécûmes pendant près de six mois une passion torrentielle, fîmes l’amour toute la nuit qui précéda le concours d’entrée à l’Ecole Normale [Supérieure], j’échouai, évidemment. »  Astucieux, non ? Certains savent se trouver des excuses plus gratifiantes que d’autres…

Un peu plus loin, voilà le khâgneux qui trébuche. On peut s’abriter des citations approximatives de Proust, mais à cette coquetterie près, on tombe dans le vers boiteux et mal attribué. À propos du parcours amoureux et d’ailleurs tristement et dramatiquement déplorable, clos pas un suicide, de sa sœur Évelyne, Lanzmann se tourne vers Musset :

« Elle eut d’autres amours, plus que de raison sans doute, et chaque fois que j’en étais averti, je me récitais ces deux vers de Musset, dans Rolla :

‘C’est que croyant voir, sur ses amours nouvelles

Se lever le soleil de ses nuits éternelles’  »

Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est que le premier vers n’est pas ‘rond’, ce n’est pas un alexandrin, sauf à tirer sur la diérèse (croyant devenant  croi-y-ant, pour faire trois syllabes de deux). Du coup je suis allé vérifier. Ce n’est pas dans Rolla, mais dans Namouna que l’on trouve la citation, rectifiée, dans la strophe suivante (l’adresse est à Don Juan):

« Mais toi, spectre énervé, toi, que faisais-tu d'elles?

Ah! Massacre et malheur! Tu les aimais aussi,

Toi! Croyant toujours voir sur tes amours nouvelles

Se lever le soleil de tes nuits éternelles,

Te disant chaque soir: "Peut-être le voici",

Et l'attendant toujours, et vieillissant ainsi!

Demandant aux forêts, à la mer, à la plaine,

Aux brises du matin, à toute heure, à tout lieu,

La femme de ton âme et de ton premier vœu!

Prenant pour fiancée un rêve, une ombre vaine,

Et fouillant dans le cœur d'une hécatombe humaine,

Prêtre désespéré, pour y chercher ton Dieu. »

Evelyne est morte le 18 Novembre 1966, et un ami, lecteur attentif du livre, s’étonnait devant moi l’autre jour de la notation de Claude Lanzmann soulignant que sa sœur « lisait et relisait sans fin ‘Belle du Seigneur’, d’Albert Cohen », un livre publié … en 1968.

Une anecdote (les petits levers du marquis Noblet d’Anglures) m’a soudain paru à ce point ‘scénarisée’ que j’y ai vu, sous l’un de ses aspects extrêmes, éclater cette fausse véracité d’un écrire la vie qui, loin du témoignage, n’est que prétexte à réécriture, c’est à dire à contrefaçon. Qu’on en juge :

Lanzmann se retrouve lecteur à l’Université libre de Berlin.

Parmi ses fréquentations obligées … « il y avait aussi les diplomates français (…) François Seydoux de Clausonne et un certain marquis Noblet d’Anglures, chargé des questions culturelles. Homme charmant, au visage fin, qui me donnait audience dans sa chambre à son petit lever, comme Louis XIV, J’étais un très jeune lecteur, il portait un bonnet de nuit et, de temps en temps, impassible et impavide, il lâchait devant moi un pet sonore, puis odorant. Il était marquis, pour lui, je n’étais rien qu’un roturier, et juif de surcroît, c’était sa façon de me le signifier. »

La démesure des interdits religieux m’a de tout temps accablé, et quand un nouvel exemple m’en est fourni, à quelque croyance qu’il se rattache, je me retrouve plongé au sein des temps obscurs d’avant l’intelligence et la raison, quand l’esprit n’avait pas encore installé son primat. Preuve que dans le domaine des croyances, nous sommes encore loin du compte.

Ici, Lanzmann raconte un embarquement pour Israël de Juillet 1952 (pour un reportage) à bord  du SS Kedmah, à cabine partagée  avec un grand rabbin  (croit-il se souvenir venant de Marrakech). L’anecdote, affligeante dans sa signification et ses prolongements, se suffit à elle-même :

« Je quittai notre cabine un vendredi après-midi avant le début de shabbat (…) en laissant la lumière allumée. (…) Je regagnai ma cabine vers quatre heures du matin [après une nuit sur le pont à discuter avec quelques autres passagers], peu avant l’aube, et je trouvai mon grand rabbin étendu en chaussettes sur son lit, les yeux largement ouverts, toutes lumières allumées. La Loi d’airain [ !!!] de notre religion lui avait interdit  de toucher à l’électricité et il n’y avait pas, sur ce navire d’une jeune nation, de ‘shabbes goys’,  de goys du shabbat, comme on en trouve aujourd’hui dans les hôtels israéliens, pour faire fonctionner les ascenseurs dont les touristes juifs américains ne sauraient se passer [ !!!!]. »

À lire cela, m’est revenu un dessin de Plantu – en fait à propos des limites intellectuelles de Georges Bush – où l’on voyait le pape qui recevait ‘Doubleyou’ et, dans  un phylactère de BD (une bulle à texte) pensait : ‘Mon Dieu qu’il est con !’. Et la transposition, avec Dieu le Père à la place du Pape et à la place de Bush, le grand rabbin de Lanzmann comme personnification des invraisemblables dégâts de la foi sur la raison, m’a paru s’imposer. Et je ne doute pas de l’affliction de Dieu devant tant de grimaces.

Tant qu’à faire, je préfère, un peu plus loin, l’histoire de Joachim Prinz, Bossuet de la bourgeoisie juive de Berlin, dont la renommée était si grande « que certains eussent été prêts à devancer l’appel [en clair à se suicider] pour s’assurer que ce serait bien Prinz, et non pas un autre, qui prononcerait l’ultime éloge [leur éloge funèbre] ».

Quelques scènes dignes du cirque parsèment – pour moi péniblement, pour les raisons déjà au fond ci-dessus citées – ce séjour en Israël. Mais assurément, on en trouve d’identiques dans toutes les micro-sociétés aux codes aussi absurdes qu’impénétrables, qu’il s’agisse de judaïsme extrême, de Franc-maçonnerie ou de sociétés secrètes aux ambitions moins nobles comme celles des Yakuzas japonais … Toute chapelle finit par aller à ses non-sens.

Enfin…

En tout cas, et pour conclure sur ce voyage en terre promise, face à des pressions qui le poussent à se mettre à l’étude (de la Torah), Lanzmann a un sursaut de refus qu’un autre qualifierait de spontané et dont je n’aurais rien dit s’il n’avait pas jugé nécessaire de l’affirmer « non thétique », souvenir sans doute de ses proximités avec Sartre, lequel tirait plus ou moins du foutoir d’Husserl sur la temporalité des occasions de migraine et l’installation de ce vocabulaire .

Thétique se rapportant à Thèse, l’attitude thétique peut être lue comme relevant de lourdes cogitations préalables, et donc la non-thétique comme ‘non-réfléchie’  et le ressort immédiat d’une rafraîchissante spontanéité. Je n’ai rien contre le pédantisme, il peut être amusant … s’il a la civilité de s’expliciter entre parenthèses ou ‘infrapaginalement’ (c’est à dire ‘dans des notes de bas de page’).

Le voyage retour de cette incursion israélienne est d’ailleurs l’occasion d’une de ces héroïsations qui sont sans doute consubstantielles à la sensibilité de Lanzmann et pour moi prodigieusement agaçantes. Le trajet Haïfa-Marseille est marqué par une tempête. Mais elle est, avec lui à la narration, authentiquement homérique et le voilà tel qu’il se décrit, dans un pastiche assez ridicule d’Ulysse face au chant des sirènes:

« … de mémoire d’homme, jamais navire de haute mer n’essuya en Méditerranée un ouragan aussi prolongé, aussi constant, aussi féroce. (…) deux personnes, deux seulement veillèrent pendant quatre jours et quatre nuits sur ce bateau ivre : le capitaine, Eliezer  Hodorov (…) et moi. (…) Le vaillant Eliezer avait cédé à ma prière : on m’avait solidement attaché devant la dunette, face à notre route, et, pour tenir et ne pas me laisser aller, je m’imaginais la taillant avec le navire comme si j’étais moi-même une étrave, une figure de proue. »

Et au bout de cette épopée, accueillant le retour du marin héroïque : « Les yeux, les bras, la bouche du Castor [et oui, elle était là, Simone !], ses mains sur mon corps comme pour le reconnaître, la longue étreinte un peu titubante qui nous réunit debout, dès que j’eus pénétré  dans la chambre rouge, au dernier étage de la rue de la Bûcherie … » 

Rire est le propre de l’homme … et le destin du lecteur des exploits de Lanzmann.

Il y en a comme cela des kilomètres…

La soixantaine de pages qui suit est atterrante de sottise hyperbolique :

-         Beauvoir lui soignant un anthrax lui fait « penser irrésistiblement aux femmes de Giotto [qu’il avait] vues à Padoue, sur les fresques de la Cappella delli Scrovegni » Ah ! Proust, ta fille de cuisine et ta Charité de Giotto, que voici un crime commis en ton nom !

-         Le lendemain, c’est aux dimensions d’une épopée des furoncles  qui l’accablent que se narre une marche forcée « dans le grand cirque dominant Grindelwald ». Beauvoir est toujours là. « La douleur était intense (…) nous étions loin de tout, nous n’avions pas de médicaments, aucune trousse d’urgence. Nul recours, c’était marche ou crève (…) le Castor allait, somnambulique, le regard perdu … ». Etc.

-         Bah ! Pourquoi continuer ? Les gags se succèdent. Il faut le lire pour le croire :  Il se vante de savoir tout des Alpes et de leur histoire sur le mode : Je sais les lieux, je sais les noms, je sais les dates …. comme Francis Blanche et Pierre Dac dans un sketch célèbre (Vous pouvez le faire ? Il a dit :Oui ! Il a dit : Oui !, Mesdames et Messieurs.  Il peut le faire…) …. Il publie dans Elle en 1959 un article sur le Dalaï-Lama d’autant plus remarquable… que c’est lui qui le dit.  Qu’il sauve Beauvoir de la mort dans le cadre d’une nouvelle expédition alpine en espadrilles ou qu’il fasse des tonneaux en 4 CV Renault, qu’il jette un défi à la course à pied à Armand Gatti,  ou qu’il lutte contre le froid d’un tournage en extérieur à coups de litres de Vodka, rien de ce qui le concerne ne saurait être du registre de l’ordinaire et avoir d’autre débouché que l’exceptionnel. La démesure est son quotidien. Et le mythe éclôt sous ses pas, et puisqu’il a traversé Tokyo, « il y a, dans le quartier des yakusas, les mafieux japonais, une boîte de nuit étroite et sombre (…) où [l]’attend, sur une étagère du bar, une bouteille de Chivas Regal marquée à [son] nom. » Ben voyons … !

L’histoire de Kim Kum-sun est une apothéose. C’est typiquement – à la lecture - un de ces rêves éveillés que se racontent sous leurs draps les pré-adolescents de 10-12 ans pour trouver le sommeil dans leurs poussées de romantisme hypnagogique (l’hypnagogie est, schématiquement, l’état intermédiaire entre la veille et le sommeil, le moment où tout bascule). Une idylle est là, tout à fait fantasmée, platonique et muette, avec ravissante infirmière et sur fond de voyage (été 1958) en Corée du Nord. Lanzmann nous offre  vingt pages d’anthologie rassemblant tous les poncifs de la rêverie pré-pubère et je ne comprends pas les émerveillements (car j’en ai lus) de la critique à propos de cette « si pure histoire d’amour » au pays de Kim Il-sung.  Le scénario est hollywoodien et Claude-Errol Lanzmann-Flynn le décline vaillamment, ramant, courant, sautant, plongeant, en héros magnifique mais condamné à l’adieu, dans des  regards éperdus de désir inassouvi et des serments retenus de souvenir éternel, comme il se doit d’en être dans les amours impossibles. Sans doute y a-t-il, sous cette imagerie de pacotille, les traces d’une émotion qui fut peut-être véritable, et qui n’a pas été cinquante ans après, oubliée, mais la narration hypertrophiée nous en est délivrée au prix de tant de fioritures que le ridicule en a tué la crédibilité.

Je vais m’en tenir là, je crois,  car en compilant ainsi le volume, outre qu’on n’en finirait pas (j’arrête à la moitié de mes notes …) , l’accumulation des dérapages héroïques fait qu’à trop s’agacer  continûment du miles gloriosus (le ‘soldat fanfaron’ que moquait Cicéron, l’expression est restée) qui s’y met en scène, on finit par oublier l’intérêt de l’ouvrage, qui est réel, dans la multiplicité des anecdotes croisées  et l’ampleur des informations.

L’ensemble reste passionnant. Il faut accepter de rire quand la coupe déborde et puis continuer. Indiscutablement, on apprend. Sous l’embellissement de détail, le parcours demeure étonnant de péripéties et il n’y a pas à regretter le voyage.

Et puis, il y a quand même quelques accès de modestie, quelques moments de gravité, quelques notations émouvantes , et des aspects inattendus de Sartre et de Beauvoir pour pimenter d’intime  leurs grandes figures d’intellectuels.

La guerre d’Algérie, le FLN (et la figure de  Franz Fanon, martiniquais, héraut atypique et violent de la question noire, qui en fut compagnon de route), sans oublier Shoah, longuement, dans une densité dont s’écarte soudain la parade, c’est le siècle en nombre de ses temps forts qui se déroule. 

Une vie très réécrite, certes, et trop souvent sans excessive retenue, mais quelle vie !

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11 juin 2009

Au théâtre ce (mardi 09/06/009) soir …

Cochons d’Inde – Patrick Chesnais

Molières 2009.

L’occasion s’est présentée l'autre soir d’aller au Théâtre Hébertot. Un nommé Sébastien Thiéry, dont j’ignore à peu près tout, a donc signé le ‘Meilleur spectacle comique’ de l’année, que met en scène une non moins inconnue de moi Anne Bourgeois (mais je sais si peu de ce milieu).

L’auteur est aussi acteur, dans un rôle qui n’est pas si facile et qu’il conduit bien d’ahuri écrasé par son destin d’imbécile.

Il s’agirait, en déchiffrant, d’une parabole.

Les humbles (ici Sébastien Thiéry, donc, modeste employé de banque) sont écrasés par les riches (Patrick Chesnais, agent immobilier de petite origine, fort enrichi depuis), lesquels dans la foulée méprisent les femmes (en l’occurrence la directrice d’agence, patronne de l’ahuri (Josiane Stoleru)).

Mais comme il y a une justice, au besoin incarnée en improbable ressortissant des Indes lointaines mandaté par les nouveaux  propriétaires de la Banque où le riche dépose et où l’ahuri végète tandis que la directrice officie, personnage que joue Parha Pratim Majunder dont le patronyme exotique peut laisser à penser qu’il vient effectivement de là-bas et que le flot sonore qu’il nous sert se rapproche du bengali, comme il y a une justice, donc, le mandaté indien s’affirme Dieu, fait pleuvoir des jambons (de Bayonne !)  et  dépouille intégralement le riche de ses avoirs,  forcément mal acquis puisque atteignant le ratio de 64,6 quand on en fait le quotient par la valeur des maigres biens des braves bordelais qui lui ont donné le jour et que d’ailleurs il n’honore même plus depuis quinze ans de ses visites.

J’ai résumé.

Il y a quelques péripéties.

J’ai souvent ri et j’ai été assez déçu. Mélange inattendu ?

Les acteurs sont bons (l’indien ne fait que passer, jargonner et sourire ; la cliente puis maman bordelaise tient sa place (Anna Gaylor, semble-t-il, avec des risques d’homonymie car le Net donne, sous ce nom, un meilleur espoir féminin 2000 (cinéma) et, à voir l’âge de la dame …)). Mais …

Allons, pourquoi : Mais … ?

En termes de gestuelle, je n’ai pas aimé quelques ondulations de Patrick Chesnais (Molière 2009 du meilleur comédien sur ce coup là, quand même !) , qui n’excelle – et c’est ce à quoi essentiellement malgré tout il se tient – que dans la retenue, et j’ai franchement été dérangé par les mimiques obscènes imposées par le metteur en scène à Josiane Stoleru dans une séquence assez … inattendue où, pour avoir été sous le coup de la colère traitée de « secrétaire mal baisée » par son riche client très énervé, elle se transforme en folle de son corps qui exige d’immédiats services sexuels avec force mouvements du croupion destinés à en faciliter l’accomplissement et commentaires haut de gamme pour créer l’ambiance dont « viens me défoncer le cul » est un exemple anodin. « Tout ce qui est excessif », dit-on depuis Talleyrand, « est insignifiant », mais quand même, et les rires féminins, complices et satisfaits ( ?) entendus dans la salle m’ont laissé quelque peu rêveur…

Pour le reste, c’est vrai, l’absurde de la situation (être enfermé dans sa banque et menacé de finir ses jours en cellule au sous-sol pour s’être assuré par son dynamisme professionnel des revenus trop supérieurs à ceux de ses parents, performance assimilée par la nouvelle direction indienne à un changement de caste et dès lors inacceptable) donne lieu à des échanges comiques qui fonctionnent. Mais enfin, je suis resté sur ma faim et même en passant l’éponge sur quatre contorsions sexuelles, je n’ai pas eu l’impression d’une qualité de rire  satisfaisante. On peut prétendre lire une idée de fond (le scandale des inégalités sociales, l’irrespect dû aux femmes), deviner l’esquisse d’une métaphore irrationnelle originale pour l’aborder, mais au bout du compte … on est un peu passé à côté, avec de bons et de moins bons moments, de bons (presque tout du long) acteurs et un certain manque de densité sans doute dans une mécanique des événements qui ne sait guère que tourner en rond à travers des rebondissements inégalement bondissants….

Recommandé au bout du compte ? On peut, je crois, s’en passer.

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02 juin 2009

Lyceepourtous.fr …

Sans doute, on me dira qu’une petite heure sur le site de  Richard Descoings pour y survoler les 86 pages de son rapport et sentir à travers les vidéos de lui-même plaidant sa propre cause la sottise de sa mission,  c’est peu pour crier à la vacuité et à l’inutile.

Et pourtant. Quelle ineptie toute cette logorrhée à côté de la plaque, cent fois resucée sur tous les tons, et qui le sera encore, et qui ne saurait aboutir à rien puisqu’elle n’aborde pas le problème à poser dans sa totalité qui est celui de l’adéquation des formations initiales à l’époque. 

Alors ?

Alors, rien, tant pis.

On ne peut attendre que l’explosion à suivre, peut-être à l’articulation du collège et du LEP.

Le seul objectif qui vaudrait, l’élévation significative du niveau de compréhension et de réflexion de tous au terme d’une scolarité obligatoire repensée, n’est pas à l’ordre du jour.

À partir de là, on peut parler tant que l’on veut du lycée ou de l’enseignement supérieur, on produit un discours vide de sens et bâti sur du sable.

Triste.

L’obsession névrotique de la poursuite d’études gomme en totalité l’exigence première de la construction des soubassements, pour chacun, et d’abord pour tous ceux qui n’iront pas plus loin en termes de formation générale. Navrant.

Quand comprendra-t-on qu’il ne s’agit pas en priorité de donner aux mieux armés les moyens d’optimiser leur réussite, mais avant tout de permettre aux défavorisés d’échapper à leur destin de dangereux imbéciles ?

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29 mai 2009

De Pierre Jourde à Gabriel Chevallier

Paradis Noirs & Sainte-Colline.

Je parlais l’autre jour de notes … qui sont toujours à rédiger. Mais en attendant, je voudrais dire deux mots de deux lectures enchaînées, elles sans en prendre aucune ( aucune note, ce qui fut un tort ! mais aussi, une douce fainéantise), dont la seconde fut d’ailleurs une relecture, exhumant  de fort lointains souvenirs …

Je tenais à lire le dernier roman de Pierre Jourde : Paradis noirs. Les contacts précédents avec l’auteur avaient été des meilleurs (Pays perdu ; Festins secrets ; L’Heure et l’Ombre). Certes, ses éreintements à confrères bénéficiaires (La littérature sans estomac) s’ils m’avaient fait rire ne m’avaient pas entièrement convaincu, mais enfin ils fournissaient aussi une raison supplémentaire de retourner voir si, après la critique aisée, l’art était devenu moins difficile.

Et la réponse est non.

Le roman est dédié, outre Cécile et Agathe, qui me restent inconnues, à Eric Chevillard, littérateur contemporain (Mourir m’enrhume ; titre génial mais livre (à ce jour) non lu …), épargné  dans l’essai susdit, qui délivre à raison de trois par jour sur son blog (http://l-autofictif.over-blog.com/) des pseudo-haïkus inégalement pertinents mais assez souvent très drôles.

Ceci posé, et qui n’a pas de rapport avec la suite, les Paradis c’est vrai se sont montrés fort Noirs. Il y a, pour ce  que j’en crois pouvoir juger, chez Jourde, une véritable fascination pour la réminiscence aux frontières du fantastique, qui trouvait dans Festins secrets un épanouissement gothique et se teintait plus nostalgiquement de navrances adolescentes dans L’Heure et l’Ombre. Cela fournit, ici, l’arrière-plan d’un roman très ambitieux et néanmoins … probablement raté. Dans la scansion un peu lassante du retour imperturbablement itéré de trois vers de Baudelaire (La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse / Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse / Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs) en un ressort narratif dont on ne démêle pas le sens profond (sauf la sourde amertume qui se dégage de tout le poème, donné in extenso en exergue), le récit se déploie, celui d’un romancier – professeur de littérature (on peut supposer qu’il se nommerait Pierre Jourde),  usé d’explications de textes, que des visions -  hallucinations pluvieuses renvoient à tout un passé de collège catholique peuplé de cruautés enfantines et du secret obscur de douleurs distribuées. Il y a là comme un cantique des inaboutissements d’enfances à l’innocence factice et à la barbarie confuse mais délibérée autant que sans vrai lendemain, sauf l’échec annoncé puis vérifié de tous, dans la volonté de le cacher ou dans l’orgueil d’en faire un chef d’œuvre. De beaux passages, et puis quelques autres, à vide. Le talent des atmosphères mystérieuses. Les vapeurs méphitiques ne sont pas loin. On y croit par morceaux. On s’intéresse par à-coups.

Ici ou là, soudain, une curiosité stylistique que l’on se met à resucer  quelques pages, et puis qui disparaît, comme : « … me dit Chloé que François lui a dit. »

Ailleurs, un clin d’œil (mais là, volontaire) qu’on ennoblira en le rapprochant des vertèbres de tante Léonie qui transparaissaient sur son front  (Proust) : « … on ne peut pas manger les œufs des morts. Pour l’essentiel, c’est ce qui les distingue des poules » (j’ai ri).

Quelques chahuts homériques dessinent des calvaires enseignants qui après m’avoir semblé excessifs m’ont renvoyé, au détour d’un départ de paragraphe (« Pétunia était un vieux jeune homme. Un délicat liseré de pellicules doublait son petit costume bleu marine. Il avait le tort d’être timide, érudit, méticuleux (…) »), au lycée de Talence, Gironde, banlieue de Bordeaux, année scolaire 1960-61, classe de Mathématiques élémentaires  et au malheureux Alexis Ninérine, agrégé de Physique débutant que nous avons humilié à en perdre le sommeil et toute estime de soi.

Mais enfin, malgré tout, l’impression générale est celle d’une noirceur à ce point systématique qu’elle en vient à décrédibiliser en partie le discours tout en accentuant la mise en évidence déstabilisante d’un effort d’écriture. Avec des réussites aussi, dans l’excès, comme cette peinture d’une exposition culturelle « en milieu paysan » dont la méchanceté extrême n’interdit pas, d’expérience, la pertinence.

Quand même, à re-feuilleter le livre, puisque de notes il n’y eut pas  (et  l’oubli, terrifiant, a déjà fait en dix jours son œuvre…), le sentiment sourd, rédigeant ces lignes, de tenir des propos peut-être injustes sur un roman … qui pourrait mériter  d’être relu (?).

Enfin, ce qui est dit est dit, et je ne vais pas, là, me mettre à reconsidérer des réserves qui me sont immédiatement (et à chaud) venues, et puis restées. Baudelaire surtout. Oui, pourquoi Bauudelaire ? La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse  À qui Jourde s’adresse-t-il ? Cela sonne scolaire, pesant… et sur qui pleure-t-il ?

Lisant le roman, j’ai senti remonter, de fort loin pour tout dire, le souvenir d’une lecture ancienne de mes années de lycée, qui m’avait alors enchanté et donné l’occasion de communier avec mon père dans un goût partagé pour un livre (Sainte-Colline ; auteur : Gabriel Chevallier) où il reconnaissait, lui, et affirmait-il avec une précision qui relevait du calque, son internat au Collège de Bétharram chez les bons ( ?) pères, quelque part entre Lourdes et Pau, dans ces Pyrénées-Atlantiques qu’on appelait alors Basses-Pyrénées .

Gabriel Chevallier est l’immortel auteur de Clochemerle et pour le reste, aujourd’hui, à peu près oublié. On trouvait dans l’édition 1975 du Robert cette notice : « Romancier français (Lyon 1895 – Cannes, 1969). Auteur d’un roman prenant pour thème la guerre, La Peur, et d’un récit d’analyse, Clarisse Vernon, c’est avec les anecdotes savoureuses de Clochemerle (1934) qu’il acquit le succès. Il conserva cette veine caricaturale dans Sainte-Colline (1937) et Les Héritiers Euffe (1954). On lui doit également de charmants recueils de souvenirs, Durand, commis voyageur et Carrefour des hasards  (1936) ».

J’ai donc relu Sainte-Colline et le journal de bord en quelque sorte de l’année scolaire 1912-1913 en quoi consiste le roman, de la rentrée du 3 Octobre 1912 (les grandes vacances alors l’étaient vraiment !) à la distribution des prix du 18 juillet 1913, avec discours de l’abbé Fuche et vague à l’âme du Père Bricole. On a là l’épopée d’une petit communauté close d’enfants et de prêtres tous tenaillés par un même enfermement partagé où les dits et les non-dits  tissent des liens dont l’humanité est finalement moins amère  que les peintures culpabilisées de Pierre Jourde. Les cruautés n’y sont pas si différentes, mais elles sont, chez Chevallier, dans l’écart d’une ironie distanciée en même temps que chaleureuse qui est absente des tonalités oppressantes des Paradis noirs. La leçon de Chevallier est une leçon d’optimisme quand le bilan jourdien est à la dépression. Sainte-Colline est au fond plein d’amour. Chevallier est un généreux. Jourde est peut-être un aigri. Ils savent tous les deux la petitesse humaine, mais ils en ont tiré qui de l’empathie, qui du mépris.

Les portraits et les traits caricaturaux mais combien savoureux sont une constante de Sainte-Colline, dans la joyeuse expression d’une philosophie iconoclaste et d’une plume amusée .Le roman bien sûr est daté et l’on y baigne dans un optimisme touchant quant au devenir des cancres, dans des certitudes qui s’ancrent à une imagerie où le fort-en-thème est nécessairement infect et le mauvais élève plein d’invention. Les temps, c’est vrai, ont bien changé. Mais dans ce décalage, dans ces relations maîtres-élèves, enfants-parents, où nous ne nous reconnaissons plus, dans ces couples dominés par des imbéciles arrogants et parvenus, menés par l’intérêt, qui ont asservi des épouses terrorisées, dans cette galerie de prêtres à la pédagogie exotique et dont la foi est proportionnée à la bêtise, avec ses humbles, ses ambitieux, ses torturés, ses cyniques, souvent mais efficacement schématisés à la truelle comme parfois ciselés (le terrible abbé Marededieu que travaille la chair, le subtil abbé Fuche), on trouve bien sûr toute une époque, mais aussi de  quoi rire, et parfois réfléchir.

Quelques exemples au gré d’une ouverture aléatoire du volume ?

D’un missionnaire venu prêcher au Collège : « … le R.P. Ouabat convertissait surtout par la terreur. C’est une méthode évangélique qui en vaut une autre (…) La bonté, pensait le R.P. Ouabat, est un sentiment estimable, mais d’une faible portée d’éducation et qui n’est guère sensible qu’à un petit nombre d’extrêmes civilisés dont les instincts penchent déjà vers la décadence. Au lieu que la peur est  le grand sentiment fondamental, immuable et pleinement efficace, qui a toujours conduit les hommes et régi les sociétés. »

D’un père, tyranneau plus que porté sur les châtiments corporels : « M. Alfred Nusillon se faisait de la fonction paternelle l’idée la plus haute et la plus ambitieuse. Tous ses efforts éducatifs tendaient à mériter la réputation de père spartiate. Or les pères de Lacédémone, pensait M.Nusillon, avaient été de splendides assommeurs de leur progéniture, ce qui avait donné cette race mâle, aguerrie et vaillante, dont les entreprises belliqueuses secouèrent les assises de l’ancienne Grèce et la firent trembler de terreur, le Péloponnèse y compris.

Aux temps héroïques de Sparte – chacun sait cela – on supprimait à leur naissance les enfants dégénérés ou monstrueux. Une coutume si saine, si esthétique, s’est trouvée plus tard abolie par les sensibleries de la civilisation et la doctrine charitable de Jésus-Christ (doctrine tellement contraire aux principes de la biologie, qui veut que les forts se repaissent des faibles). Cette méthode a conduit à ce contresens que l’on conserve dans de coûteux asiles, parfois jusqu’à un âge très avancé, les scrofuleux et les déments, alors qu’on fait étriper sur les champs de bataille les garçons les mieux constitués.

Certes M. Nusillon, ataviquement attendri par l’usage déjà long que l’humanité fait de la pitié, n’allait pas jusqu’à regretter les droits du géniteur primitif, lequel pouvait à son gré accepter ou rejeter l’être qui lui naissait. Mais, autrefois nourri de forte culture classique ( dont il ne savait d’ailleurs plus un iota) (….) ». Il faut bien sûr décrypter. C’est M. Nusillon qui « pense » et dont on se moque.

Non que l’amertume ne pointe pas, mais même énoncée, elle n’a pas la désespérance jourdienne et quelques figures la sauveront, telle celle, si touchante, du bon père Bricole, qui songe, en fin d’année :

« Il se plaisait dans une humilité librement choisie, sachant que son amitié ne pouvait être de quelque secours qu’aux déshérités. Cela ne l’empêchait pas de bien voir les choses, de juger les enfants à sa manière (…) il pensait que la règle faisait  commettre pas mal d’erreurs, quand, par exemple, on décidait en son nom que tels enfants étaient bons, et tels enfants mauvais. Le cas de ces derniers, le seul qui intéressât le vieux prêtre, n’était pas assez approfondi. Peut-on soutenir, en se fiant aux seules apparences, que des enfants turbulents et moqueurs, parce qu’ils sont vifs et spontanés, sont mauvais ? Mauvais un Nusillon, mauvais un Lhumilié, et même un Pinoche ? Le P. Bricole sourit. Il murmura : « Avec leurs frimousses de petits chats ? Avec ce bon rire franc qu’ils ont ? Allons donc ! ». Et il fit aller son rabot. ».

Sainte-Colline se clôt là-dessus. Une vision bien sûr un peu sulpicienne, mais qui sait ?

Quoi qu’il en soit, d’autres leçons avaient précédé où, dans une formulation moins hautaine, pointe un peu du constat navré des Paradis noirs:

«La vie c’est d’accepter ; et peut se dire un homme fait celui qui, ayant bien pesé les risques et les profits, a su s’arranger pour se trouver bien d’avoir accepté, d’avoir choisi les profits, incontestablement supérieurs aux belles tirades.

La vie n’est pas du tout ce que peuvent supposer les enfants, qui font tant d’extravagantes suppositions. La vie est résumée tout entière dans ces regards sans espérance qu’échangent les hommes, à partir de cinquante ou soixante ans, quand, s’abordant, et se voyant pareillement chargés de déboires, de rancœurs, de maladies, de reniements, et ayant accepté tout cela, ayant accepté la décrépitude entamée, les erreurs sans retour, les lâchetés enfouies, ils se disent comme des complices : « Alors, ça va ? » et que l’autre répond : « Ben, oui, ça va … Ça va comme ça ! ».

La vie, « ça va comme ça », et pas autrement, pas fougueusement, pas lyriquement, pas loyalement, pas fièrement. La vie, c’est un déclin en marche, qui ronge l’âme et le corps, c’est un désespoir qui va grandissant, car, à dater de l’âge mûr, s’installe en nous la hantise de nos décharnements inéluctables, et dès lors nous avons pour inséparable compagnon de notre solitude le fantôme anticipé de nous-mêmes, le hideux spectre de notre corps décomposé, et la vie ne cessera plus guère d’être un dialogue, un marchandage avec la mort.

La vie, c’est peut-être de penser à la mort, et c’est peut-être d’y penser qui nous jette dans les agitations que nous nommons la vie ».

Gabriel Chevallier, lui aussi, est sans illusion. Mais dans l’intervalle, il nous a quand même davantage fait rire !

Allez, je m’en tiens là.

Les Paradis noirs  sont dans la collection blanche de Gallimard, NRF, et il en coûte 18 euros. Pour se procurer Sainte-Colline, sauf erreur existant mais épuisé en Poche, il reste les bouquinistes et Internet. Il y en a je crois quelques exemplaires sur le site Amazon, autour de 7 ou 8 euros …

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26 mai 2009

Après Darcos, Descoings ?

La rumeur semble s’installer, qui vaut ce qu’elles valent toutes, c’est-à-dire quelquefois réelle annonce … Du coup je suis allé un peu voir du côté du site dédié à la mission du second sur le lycée (http://blog.lyceepourtous.fr/category/blog).

Cela m’a vaguement rappelé le site Désirs d’Avenir de Ségolène au moment de la campagne présidentielle. C’est plutôt bien fait mais j’ai l’impression que ça tourne en rond sur le fond. Ces ambitions « participatives » ne débouchent guère me semble-t-il ; mais je n’ai pas « surfé » peut-être assez longtemps. Il y a beaucoup de vidéos ….

Que va faire Descoings de tout cela  (évidemment, je n’ai pu me retenir d’adjoindre au lot ma contribution, puisqu’on me la demandait comme à tout un chacun aimablement. Pour éviter le copié-collé d’une quelconque note antérieure, j’ai « torché » sur un coin de table les restes un peu fatigués d’un credo  trop souvent entonné pour s’envoler, léger, sur les ailes d’un quelconque espoir (ci-joint). Mais enfin …).

Sauf  la satisfaction de poursuivre une ambition personnelle (dans Le Monde daté d’aujourd’hui, Arnaud Leparmentier rapporte les propos « d’un haut responsable politique » lui ayant affirmé : « … tout le monde sait que Descoings ne pense qu’à ça. »), je me demande quelle conception d’ensemble peut avoir Richard  Descoings d’un système éducatif qu’il n’a fréquenté qu’au niveau du cabinet de Jack Lang ou par le biais de ses initiatives à Sciences Po.

Là, il consulte tous azimuts, renouvelant via internet et YouTube la multi-réunionnite de Claude Thélot lors de sa consultation de 2003-2004 sur un avenir du système éducatif toujours dans les limbes et pour ce qui concerne le sien resté dans les tiroirs…. Tout ça fatigue un peu. Mais le principal intéressé (hier Thélot, aujourd’hui Descoings) s’amuse.  Loi du genre, sans doute. Qu’en sortira-t-il ?

La veille ou l’avant-veille (« Couac parlementaire sur la réforme du lycée ») Maryline Baumard et Benoît Floc’h évoquaient le désaccord final de la mission parlementaire UMP-PS sur le lycée et au passage une proposition de Benoist Apparu, rapporteur UMP, qui voudrait défendre « une architecture en trois blocs [du parcours scolaire] : le premier est celui de l’acquisition du socle commun de la maternelle à la fin du collège. Le deuxième regroupe le lycée et la licence et a pour objectif d’amener 50% d’une classe d’âge au niveau bac+3. Le troisième commence au master. »

J’ai vu avec plaisir apparaître là, au moins, cette idée qui me semble indispensable d’un traitement spécifique du bloc de la scolarité obligatoire, dont la fusion du primaire et du collège est l’outil nécessaire. Le reste me plaît moins. Le rapport final est pour demain.  Mais d’après les journalistes, il y aurait des convergences avec les idées de Richard Descoings. Si cette affaire de premier bloc y gagnait ses galons …

Nous verrons bien. En attendant, exit donc nous dit-on, Darcos après le 7 juin … Je n’ai jamais cru en lui. Il avait été déjà bien faible à l’inspection générale. L’ennui, c’est que Descoings ne m’inspire en rien des pensées plus positives. Les « a priori » sont donc négatifs. Mais il faut juger sur pièces.

Annexe :

Contribution. (postée sur le site Lyceepourtous.fr)

Vouloir penser une réforme complète du lycée dans le détail est probablement un exercice vain – outre qu’assurément épuisant. Outre également que le détail tue l’idée.

Vouloir penser une réforme du lycée comme entité séparée, quand les problèmes les plus graves pour l’avenir  sont, en amont, ceux de la scolarité obligatoire, et en ce sens de la formation à la citoyenneté, au dialogue, à l’insertion civique pour tous, c’est une démarche qui n’est pas porteuse de sens.

Néanmoins …

Il y a les locaux et les moyens et outils matériels de la production de formation, il y a les enseignants, leurs compétences et leurs services, il y a la philosophie éducative dans laquelle inscrire l’effort de ces enseignants.

Pour le dire autrement en le précisant :

A. Les trois années de lycée doivent permettre la consolidation et l’approfondissement d’une culture générale et d’une maîtrise des outils de la prise d’information, de la réflexion, et de la communication dont la scolarité obligatoire aura installé les bases.   

Cet objectif pourra être poursuivi sur un mi-temps scolaire, dans des classes confiées à un binôme de professeurs aux polyvalences complémentaires, intervenant ensemble et suivant ensemble le groupe.

B. La recherche de l’excellence individuelle se développera dans le cadre d’un second mi-temps scolaire entièrement modularisé. Une atomisation de l’ensemble des acquisitions et compétences disciplinaires envisageables (tant dans le champ de l’enseignement dit  général que dans celui des enseignements dits professionnels) doit offrir une grille de modules courts (20 à 30 heures d’enseignement) dont l’évaluation terminale positive inscrit comme acquise une unité de valeur dans le livret scolaire personnel de l’élève.

Les unités de valeur se cumulent

Le module est suivi par des groupes homogènes en niveau (sans critère d’âge ; un élève de seconde et un élève de terminale peuvent suivre un même module)

L’enseignement des modules est confié à des professeurs spécialistes de la discipline

C. La notion actuelle de filière disparaît. Disparaît aussi le redoublement au sens du groupe-classe. Par contre, l’échec en fin de module ouvre la possibilité de le recommencer.

D. Le choix des modules est optionnel. L’élève définit par ses choix et son travail son profil d’excellence et de sortie du lycée. La grille d’offre de modules est nationale. Elle est connue de l’aval (poursuite d’études, vie active) qui arrête à sa convenance les profils (par U.V. cumulées) qu’il impose comme critère de recrutement. Ces profils, publics, fondent en termes d’orientation active les décisions optionnelles des lycéens. 

D’. Le baccalauréat disparaît ipso facto.

Les enseignants

L’introduction au lycée de professeurs polyvalents (cf. ci-dessus A) induit la définition d’une compétence nouvelle qui pourra se construire à partir d’une formation de type philosophique augmentée d’enrichissements à préciser. Par exemple le binôme évoqué pourrait couvrir dans sa complémentarité la totalité du champ des connaissances générales actuelles des baccalauréats, mais sans exigence supérieure de niveau.

Les locaux, les moyens matériels

Les enseignants, pour suivre les classes comme pour gérer les modules, doivent être à même de développer sur place l’essentiel de leur activité professionnelle qui devra inclure des plages de disponibilité pour le suivi-conseil-soutien réel des élèves. Il leur faut donc des bureaux (et des moyens bureautiques), et des salles de réunion, sans exclure pour la vie des équipes pédagogiques un efficace reconditionnement des salles des professeurs.

L’encadrement éducatif, l’autonomie

Pour œuvrer efficacement autour d’objectifs nationaux qui ne cessent d’exiger des adaptations locales, il faut donner un contenu large et effectif à l’autonomie des établissements et en penser la gestion d’équipe au travers d’une nouvelle approche de la notion de projet d’établissement. Toute une réflexion est à mener mais qui semble nécessairement conduire à l’élaboration de projets-programmes à trois ans (la durée d’un cycle-lycéen) élaborés par l’équipe pédagogique et éducative en place et dont le principal porteur prendrait, sur cette durée, les fonctions de proviseur. Un processus électif est à prévoir. Un proviseur-adjoint nommé par l’administration assurerait dans le temps la continuité gestionnaire (rôle classique de  secrétaire-général).

Voilà, pour une ébauche…

Posté par Sejan à 14:59 - Système Educatif - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

20 mai 2009

Gavalda-Breitman : Je l’aimais

C’est un joli petit film sur un joli petit roman. Mais guère davantage. J’avais envie de voir Auteuil dans ce rôle de sexagénaire fatigué, ému par l’effondrement de sa belle-fille abandonnée par son propre fils, et renvoyé vingt ans en arrière à une liaison qu’il avait reçue comme un miracle, et piétinée.

Le petit roman d’Anna Gavalda – il vient de ressortir avec une image du film en couverture  (Éditions  J’ai lu) – est enlevé, agréable à lire, mais pas plus que le film, qui lui est très fidèle, ne parvient à donner une véritable chair à un improbable coup de foudre . Et la relation assez fantasmatique de l’industriel coincé dans sa quarantaine besogneuse et conjugale et de la trentenaire hypervitaminée, polyglotte et rieuse qui lui tombe littéralement du ciel en traductrice lors d’une mission commerciale délicate à Hong-Kong fournit quelques bons moments de cinéma sans guère acquérir de crédibilité.

Le roman fouille mieux que le film les raisons de l’échec - au fond désiré du côté du partenaire masculin – d’amours trop suspendues au fragmentaire, à l’improvisation, à l’hôtel de luxe et à la pratique aéroportuaire d’un couple dépendant des démarches à l’international de la petite entreprise que dirige Daniel Auteuil (Pierre Dippel). Il est convenu qu’on ne se voit « qu’à l’étranger », faute de passer le Rubicon du divorce. Et puis, au bout de cinq ans et sept mois, le constat d’échec. Game is over. 

Tout ça n’est pas mal raconté, avec une prime au roman pour la partie actuelle, plus développée, qui fait le cadre du récit, le huis clos dans un chalet de montagne du beau-père, conteur  consolant, et de la belle-fille délaissée, lestée de ses deux gamines, même si la mise en images de Zabou Breitman est très bien venue .

Sur la question de fond, la pulsion de départ, les raisons égoïstes de n’y pas céder, les coups de pouce du sort, on suit l’affaire avec intérêt mais il me semble qu’on reste assez extérieur. Pourquoi une fille lumineuse jette-t-elle son dévolu sur un assez médiocre interlocuteur amoureux ? On voit trop mal ce qui peut plaire dans ce Pierre Dippel par ailleurs peut-être confié maladroitement à Auteuil qui tire le personnage vers une humanité dont le roman ne le créditait pas. On aurait davantage vu  un Bruno Crémer dans le rôle. Non, décidément, on n’arrive pas à sentir Marie-Josée Croze (Mathilde Courbet ) amoureuse.

Malgré toutes ces réserves, l’ensemble livre-film reste un divertissement conseillé. Parce que le thème nous concerne tous, parce qu’il y a de belles images de cinéma, parce que les acteurs sont de qualité, avec – déjà repérables dans le livre – deux scènes d’anthologie, d’une part celle de l’explication conjugale dans une pizzeria à partir du classique « Je sais tout », d’autre part celle de la séduction en pleine séance de présentation des vertus d’une cuve plus ou moins isotherme à des acheteurs potentiels chinois et hilares. À côté des deux premiers rôles déjà cités (Daniel Auteuil / Marie-Josée Croze), les prestations de  Christiane Millet (Suzanne, l’épouse) et de Florence Loiret-Caille (Chloé, la belle-fille, touchante) sont convaincantes.

Zabou Breitman a modifié de façon particulièrement heureuse et inspirée la chute du livre, remplaçant la parabole qui voulait en tirer en quelque sorte la morale par un long et très beau plan  intégrant le visage progressivement revenu à l’espoir de  Chloé. On est face à un magnifique lever de soleil sur la montagne, au sortir de cette nuit blanche où tout fut raconté, quand, laissant son beau-père endormi sur l’épuisement de sa réminiscence, la jeune femme  se porte sur le seuil du chalet. Il reste encore à vivre.

Posté par Sejan à 10:53 - Sorties / Spectacles - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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